Question d’oreille, Vladimir Jankélévich, un philosophe et la musique

En présence de sa réalisatrice Anne IMBERT

Le philosophe Vladimir Jankélévitch (Bourges, 1903 – Paris, 1985) a consacré une partie de sa vie à la musique. Parallèlement à son travail de recherche autour des infimes mouvements de la conscience, il a développé une réflexion originale sur l’expression musicale, qu’il qualifie de « langage de l’indétermination et expression de l’ineffable ». Anne Imbert nous invite à un voyage poétique où la philosophie met en regard la musique et la vie. Jankélévitch n’a cessé de s’interroger sur le mystère de la musique « comme on dit de Dieu, on sait ce qu’il n’est pas, mais on ne sait pas ce qu’il est ». La musique nous transmet « l’ineffable de la vie, sans jamais l’exprimer ». Ce paradoxe, point de départ de la pensée du philosophe, l’a conduit à affirmer l’existence d’une « musique supra-sensible, supra-audible, antérieure non seulement aux instruments, mais aussi aux créateurs capables de la composer ». Sans autres commentaires que les mots du philosophe exhumés d’archives télévisuelles (« L’Invité du dimanche », 1971 ; « Le Grand Echiquier », 1974 ; « Apostrophes », 1980, etc.) ou radiophoniques, et quelques paroles de musiciens (Alice Ader, Radoslav Kvapil et Fasil Say), Anne Imbert dresse un portrait du philosophe qui a marqué tant de générations.

De l’aube à midi, concert I

Concert  I : De l’aube à midi

Maurice RAVEL (1875-1937)

Rapsodie espagnole

– Prélude à la nuit : très modéré
– Malagueña : assez vif,
– Habanera : assez lent et d’un rythme las,
– Feria : assez animé.

Hélène Déchin & Emmanuel Mercier, piano à quatre mains

Nikolaï RIMSKI- KORSAKOV (1844-1908)

Chanson hindoue

Extrait de l’opéra épique  Sadko (transcription  pour violon et piano de Fritz Kreisler)

Danse orientale

Extrait de Shéhérazade (transcription pour violon et piano de Fritz Kreisler)

Nikolaï Tsygankov, violon – Emmanuel Mercier, piano

Sergueï RACHMANINOV (1873-1943)

Il fait bon ici…

Mélodie op. 2 n° VII

Ne me chante pas, ma belle, ces mélodies

Mélodie op. 4 n° IV

Victoire Bunel, mezzo-soprano – Hélène Déchin , piano

Leoš JANACEK (1854-1928)

Sur un sentier recouvert

– Elles parlent comme les hirondelles
– La parole manque              

Deux pièces parmi les treize pièces pour piano regroupées en deux cahiers composées durant les années 1900-1912

Déodat de SÉVÉRAC (1872-1921)                           

Le retour des muletiers

Extrait de la suite pour piano Cerdaña composée entre 1908 et 1911

Emmanuel Mercier, piano

Joaquin TURINA (1882-1949)

La Oracion del Torero, op. 34 (La Prière du torero),

Quatuor à cordes originellement écrit pour quatre luths en 1926.

– Introduction brève
– Pasodoble
– Andante
– Lento
– Pasodoble(reprise)

Fabien Boudot, Nikolaï Tsygankov, violon – Cyrile Robert, alto – Olivier Lacour, violoncelle

Josef SUK  (1874-1935)

Élegie

Trio  pour piano, violon et violoncelle, op. 23, 1902

Nikolaï Tsygankov, violon – Olivier Lacour, violoncelle – Emmanuel Mercier, piano

Gabriel DUPONT (1878-1914)

Poème pour piano et cordes, dédié à Charles-Marie Widor, 1911

1. sombre et douloureux
2. clair et calme
3. joyeux et ensoleillé

Fabien Boudot, Nikolaï Tsygankov, violon – Cyrile Robert, alto – Olivier Lacour, violoncelle – Emmanuel Mercier, piano


Programme indiqué sous toute réserve de modifications

Conférence Vladimir Jankélévitch, portrait

L’historienne, Françoise Schwab, a bien connu Vladimir Jankélévitch et, depuis la mort de celui-ci, en 1985, elle édite ses œuvres posthumes, des textes peu connus, des inédits, ou depuis longtemps inaccessibles, consacrés notamment à Liszt, Ravel, Fauré et tant d’autres encore. Françoise Schwab évoquera la figure de Vladimir Jankélévitch, son jeu au piano, la précision et la beauté de son écriture. Elle nous livrera son admiration pour la manière dont Jankélévitch parle de musique, cet art si difficile à décrire.

En plein soleil, Concert II

Concert  IIEn plein soleil

Claude  DEBUSSY  (1862-1918)

La soirée dans Grenade
Pièce tirée du triptyque pour piano intitulé  Estampes, composé 1903

La puerta del Vino
Pièce tirée du deuxième livre des Préludes composés de 1910 à 1912

Poissons d’or
Pièce tirée du deuxième cycle des Images, recueil écrit en 1907

Gaspard Dehaene, piano                                                                              

Mélodies       

Victoire Bunel, mezzo-soprano – Gaspard Dehaene, piano  

Manuel de FALLA (1876-1946)

Hommage pour le tombeau de Claude Debussy
Intitialement écrit pour guitare et transcrit ensuite pour piano (1920)

 Gaspard Dehaene, piano         

Frederico MOMPOU (1893-1987)

Combat del somni
Le Combat du rêve composé entre 1942 et 1948 sur des poèmes de Josep Janés.
Damunt de tu només les flors (En dessus de toi rien que les fleurs)>
Aquesta nit un mateix vent (Cette nuit là un même vent)
Jo et pressentia com la mar (Je te pressentais comme la mer)
Fes-me la vida transparent (Rends-moi la vie transparente)
Ara no sé si et veig, encar…

Victoire Bunel, mezzo-soprano – Gaspard Dehaene, piano

Isaac ALBÉNIZ  (1860-1909)

Eritana
Tiré du livre IV d’Iberia, suite pour piano composée entre 1905 et 1908

Enrique GRANADOS (1867-1916)

La Maja y el Ruiseñor  (La jeune fille et le rossignol) 
Extrait des Goyescas, suite pour piano écrite en 1911

 Gaspard Dehaene, piano

Modeste MOUSSORGSKY (1839-1881)

Sans soleil
Cycle de mélodies pour voix et piano 1874

Victoire Bunel, mezzo-soprano – Gaspard Dehaene, piano

Piotr Ilitch TCHAÏKOVSKI  (1840-1893)

Janvier – Au coin du feu 

Juin – Barcarolle

Extraits des Saisons, op. 37a, suite pour piano composée entre novembre 1875 et mai 1876

Gabriel FAURÉ (1845-1924)

Quatuor pour piano et cordes en ut mineur, op. 15

Composé entre 1876 et 1879 et dédié au violoniste Hubert Léonard

1- Allegro molto moderato
2- Scherzo : Allegro vivo
3- Adagio
4- Finale : Allegro molto

Fabien Boudot, Nikolaï Tsygankov, violon – Cyrile Robert, alto – Olivier Lacour, violoncelle – Gaspard Dehaene, piano


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La musique et ses mystères, causerie

La musique et ses mystères. 

Le festival Jeux de Vagues rend hommage au philosophe Vladimir Jankélévitch qui, au travers de ses nombreux ouvrages consacrés tant à la philosophie de la musique qu’à ses compositeurs de prédilection, nous incite à écouter, à jouer, à savourer, à aimer.

La musique est-elle impression ? expression ? un objet construit ? ou encore plus simplement la voix du silence ?

Lors de son intervention, Jean-Yves Tadié évoquera, à la lumière des écrits de Vladimir Jankélévitch, ce mystérieux je-ne-sais-quoi, ce  presque-riencette douce ébriété, cette valeur ajoutée que la musique apporte aux différents moments de l’existence.

Dialogue du jour et de la nuit, Concert  III

Concert  III : Dialogue du jour et de la nuit        

Frédéric CHOPIN  (1810-1849)

Berceuse en ré bémol majeur, op.57, en forme de variations composée en 1844  

Anne Queffélec, piano

Claude-Achille DEBUSSY (1862-1918)

 Clair de lune, Extrait de la Suite bergamasque, 1890

Anne Queffélec, piano

Reynaldo HAHN (1874-1947)

Hivernale, Poème n°52 – Série n°IV  (Environs de Versailles, 1910)

Anne Queffélec, piano

Gabriel DUPONT (1878-1914) 

Après-midi de dimanche, Extrait des Heures dolentes (1903-1907)

Anne Queffélec, piano

Charles KOECHLIN  (1867-1950)

Le chant des pêcheurs, Extrait de Paysages et Marines,  op. 63 n°10

Anne Queffélec, piano

Florent SCHMITT (1870-1958)

Glas, Extrait de Musiques intimes, op. 29

Anne Queffélec, piano

Federico MOMPOU (1893-1987)

El Mariner, Extrait n° IV des Cancion y Danza (Chansons et danses) composées entre 1921 et 1962

Anne Queffélec, piano

Erik SATIE (1866-1925)

Gymnopédies

Anne Queffélec, piano

Alexander GLAZUNOV (1865-1936)

Élégie,  op. 105 pour quatuor à cordes, composé en 1928

Fabien Boudot, Nikolaï Tsygankov, violon – Cyrile Robert, alto – Olivier Lacour, violoncelle   

Antonín DVORAK  (1841-1904)

Quintette pour piano, no 2 en la majeur,  B. 155 (op. 81), composé entre août et octobre 1887

– Allegro ma non tanto
– Andante con moto
– Scherzo (Furiant). Molto vivace
– Allegro

Fabien Boudot, Nikolaï Tsygankov, violon – Cyrile Robert, alto – Olivier Lacour, violoncelle – Anne Queffélec, piano


Programme indiqué sous toute réserve de modifications

Eloge de la mauvaise musique

– Marcel Proust –

Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu’elle s’est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu’elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l’histoire de l’Art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l’amour, de la mauvaise musique, n’est pas seulement une forme de ce qu’on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c’est encore la conscience de l’importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, du nul prix aux yeux d’un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. Que de « bagues d’or », de « Ah! Reste longtemps endormie », dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut – confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu’on leur confie donnent l’enivrante illusion de la beauté. Le peuple, la bourgeoisie, l’armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l’instant d’écouter, a reçu le trésor de milliers d’âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l’inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l’idéal. tels arpèges, telle « rentrée » ont fait résonner dans l’âme de plus d’un amoureux ou d’un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu’importe que les maisons n’aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s’envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l’autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci.

Extrait de « Les plaisirs et les jours », Chapitre XIII

Marcel Proust et la musique

Dans cette lettre importante du 20 avril 1918, adressée à Jacques de Lacretelle (1888 – 1985), Marcel PROUST s’explique clairement sur l’origine des personnages figurant dans le premier tome de son œuvre (« Du côté de chez Swann ») comme sur les pièces musicales dont il s’est inspiré pour « composer » la Sonate de Vinteuil.

Paris, 20 avril 1918

Cher ami,

Il n’y a pas de clefs pour les personnages de ce livre ; ou bien il y en a huit ou dix pour un seul ; de même pour l’église de Combray, ma mémoire m’a prêté comme « modèles » (a fait poser), beaucoup d’églises. Je ne saurais plus vous dire lesquelles. Je ne me rappelle même plus si le pavage vient de Saint-Pierre-sur-Dives ou de Lisieux. Certains vitraux sont certainement les uns d’Evreux, les autres de la Sainte-Chappelle et de Pont Audemer. Mes souvenirs sont plus précis pour la Sonate. Dans la mesure où la réalité m’a servi, mesure très faible à vrai dire, la petite phrase de cette Sonate, et je ne l’ai jamais dit à personne, est (pour commencer par la fin), dans la soirée Sainte-Euverte, la phrase charmante mais enfin médiocre d’une Sonate pour piano et violon de Saint-Saëns, musicien que je n’aime pas. (Je vous indiquerai exactement le passage qui vient plusieurs fois et qui était le triomphe de Jacques Thibaut.) Dans la même soirée un peu plus loin, je ne serais pas surpris qu’en parlant de la petite phrase j’eusse pensé à l’Enchantement du Vendredi Saint. Dans cette même soirée encore quand le piano et le violon gémissent comme deux oiseaux qui se répondent j’ai pensé à la Sonate de Franck surtout jouée par Enesco (dont le quatuor apparaît dans un des volumes suivants). Les trémolos qui couvrent la petite phrase chez les Verdurin m’ont été suggérés par un prélude de Lohengrin mais elle-même à ce moment-là par une chose de Schubert. Elle est dans la même soirée Verdurin un ravissant morceau de piano de Fauré. Je puis vous dire que (Soirée Sainte-Euverte) j’ai pensé pour le monocle de M. de Saint-Candé à celui de M. de Bethmann (pas l’Allemand, bien qu’il le soit peut-être d’origine, le parent des Hottinguer), pour le monocle de M. de Forestelle à celui d’un officier frère d’un musicien qui s’appelait M. d’Ollone, pour celui du général de Froberville au monocle d’un prétendu homme de lettres, une vraie brute, que je rencontrais chez la Princesse de Wagram et sa soeur et qui s’appelait M. de Tinseau. Le monocle de M. de Palancy est celui du pauvre et cher Louis de Turenne qui ne s’attendait guère à être un jour apparenté à Arthur Meyer si j’en juge par la manière dont il le traita un jour chez moi.

Le même monocle de Turenne passe dans le Côté de Guermantes à M. de Bréauté je crois. Enfin j’ai pensé pour l’arrivée de Gilberte aux Champs-Elysées par la neige, à une personne qui a été le grand amour de ma vie sans qu’elle l’ait jamais su (ou l’autre grand amour de ma vie car il y en a au moins deux) Mlle Benardaky, aujourd’hui (mais je ne l’ai pas vue depuis combien d’années) Princesse Radziwill. Mais bien entendu les passages plus libres relatifs à Gilberte au début de A l’ombre des Jeunes filles en fleurs ne s’appliquent nullement à cette personne car je n’ai jamais eu avec elle que les rapports les plus convenables. Un instant, quand elle se promène près du Tir aux Pigeons, j’ai pensé pour Mme Swann à une cocotte admirablement belle de ce temps-là qui s’appelait Clomesnil. Je vous montrerai des photographies d’elle. Mais ce n’est qu’à cette minute-là que Mme Swann lui ressemble. Je vous le répète, les personnages sont entièrement inventés et il n’y a aucune clef. Ainsi personne n’a moins de rapports avec Madame Verdurin que Madame de Briey. Et pourtant cette dernière rit de la même façon. Cher ami, je vous témoigne bien maladroitement ma gratitude de la peine touchante que vous avez prise pour vous procurer ce volume en le salissant de ces notes manuscrites. Pour ce que vous me demandez de copier, la place manquerait mais si vous le voulez je pourrai le faire sur des feuilles détachées que vous intercalerez. En attendant je vous envoie l’expression de mon amicale reconnaissance.

Marcel PROUST

LES SOIRÉES CHEZ LES VERDURIN

 Causerie de Jean-Yves Tadié

Dans une deuxième causerie, Jean-Yves Tadié évoquera la peinture satirique du public  musical, de ses goûts de ses attitudes, faite par Marcel Proust lorsqu’il décrit les soirées chez les Verdurin. Mais c’est aussi l’occasion de découvrir, à l’audition d’une sonate ou d’un quintette, tous les sens superposés de la musique.

BONNE OU MAUVAISE MUSIQUE ?

Causerie de Jean-Yves Tadié

Proust a fréquenté assidûment le music-hall. La musique légère , les chansons de Mayol ou d’Yvette Guilbert, la valse des  fleurs, les opérettes de Victor Massé, les féeries musicales lui sont connues et figurent dans son œuvre.

Cet « éloge de la mauvaise musique » fera l’objet d’une première causerie de Jean-Yves Tadié.

 

– Marcel Proust –

Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu’elle s’est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu’elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l’histoire de l’Art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l’amour, de la mauvaise musique, n’est pas seulement une forme de ce qu’on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c’est encore la conscience de l’importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, du nul prix aux yeux d’un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. Que de « bagues d’or », de « Ah! Reste longtemps endormie », dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut – confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu’on leur confie donnent l’enivrante illusion de la beauté. Le peuple, la bourgeoisie, l’armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l’instant d’écouter, a reçu le trésor de milliers d’âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l’inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l’idéal. tels arpèges, telle « rentrée » ont fait résonner dans l’âme de plus d’un amoureux ou d’un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu’importe que les maisons n’aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s’envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l’autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci.

Extrait de « Les plaisirs et les jours », Chapitre XIII