Pianos Bechstein

«  On ne devrait composer que pour les pianos Bechstein. »  Claude Debussy

Cette citation de Debussy soulève une question devenue récurrente depuis quelques décennies déjà : ne serait-il pas plus juste d’interpréter les œuvres du répertoire sur les instruments pour lesquels elles furent composées ?

Au cours du XXe siècle, une volonté manifeste de privilégier la puissance (en relation avec l’ouverture de salles de concert de plus en plus imposantes) face à des instruments tombés en désuétude, mais possédant davantage de raffinement sonore, a fini par détourner le message d’une certaine esthétique française forgée dans les cercles cultivés des milieux artistiques de la fin du XIXe siècle.

Depuis les années 1970 s’est dessiné un mouvement inexorable qui a révolutionné l’écoute et l’approche de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles, grâce à des recherches très poussées sur la facture des instruments anciens et leur usage dans un contexte historique. Ces recherches ont aussi affecté la qualité du timbre, de la technique, du toucher, en essayant de restituer le plus précisément un univers sonore passé.

Le répertoire de la fin du XIXe et du début du XXe siècle est aujourd’hui à son tour revisité par les pianistes qui apprécient, d’une part, les coloris des instruments de facture ancienne, contemporains de la composition des œuvres qu’ils exécutent et, d’autre part, les qualités intimistes qui servent la voix humaine.

Le choix de ce Bechstein 1910 participe de la volonté d’introduire l’auditeur dans un univers sonore proche de celui qui a vu la naissance des œuvres proposées au programme. 

Debussy n’était pas le seul à privilégier les Bechstein.

Le 6 octobre 1860, Franz Liszt fait l’acquisition de son premier piano à queue Bechstein. Son choix déterminera l’avenir et la réputation du facteur face aux concurrents que sont Feurich ou Blüthner, deux fabricants de Leipzig,  ou encore Steinway, qui a commencé de produire à Braunschweig et continue à New York à partir de 1853.

Bechtsein crée un son nouveau avec l’éclat minéral et tempéré des aigus et des basses profondes, bien timbrées, à partir desquelles se tissent de multiples plans sonores. La manufacture jouera un rôle majeur dans l’évolution de la musique durant les décennies suivantes puisque de nombreux compositeurs vont choisir ces instruments pour s’exprimer.

À l’automne 1860, Hans von Bülow envoie à Liszt une lettre dans laquelle il précise avoir joué la Sonate en si mineur à Leipzig sur « un Bechstein ultrasublime ».

Un autre événement important a lieu deux ans plus tard, lors de l’Exposition universelle de Londres organisée en 1862 : Carl Bechstein remporte plusieurs médailles face à ses concurrents britanniques, pourtant favorisés puisqu’ils sont sur leur terrain. Le jury justifie sa décision de la manière suivante : « Les instruments Bechstein se caractérisent par une éminente fraîcheur, un son libre, un toucher agréable et des registres équilibrés. Ils peuvent par ailleurs résister au jeu le plus vigoureux ».

Gustave Samazeuilh

De famille bordelaise, Gustave est un fils de Fernand Samazeuilh, banquier, et de Marie Elise Lefranc, fille de l’ancien ministre de l’Intérieur Victor Lefranc.

D’abord élève d’Ernest Chausson, il entre à la Schola Cantorum en 1900 et travaille avec Vincent d’Indy et Charles Bordes. Il bénéficie également des conseils de Paul Dukas. Il sera proche des musiciens de son temps comme Enesco, Fauré, Ravel, Roussel et l’ami de Richard Strauss.

Gustave Samazeuilh fut compositeur, mais aussi pianiste. En dépit de sa longue carrière, son œuvre, où se mêlent avec une subtilité d’écriture bien personnelle influences post-franckistes et réminiscences debussystes, est assez peu fournie et date, pour l’essentiel, d’avant la Seconde guerre mondiale. Il fut ainsi davantage célèbre comme critique, entre autres à La République française et à La Revue musicale, ou comme musicographe et traducteur. Il a notamment traduit en français le drame musical en trois actes de Richard Wagner, Tristan et Isolde, et fait paraître des études sur Paul Dukas et Ernest Chausson ainsi que ses souvenirs musicaux.

Il a écrit, en outre, plus d’une centaine de réductions pour piano d’œuvres de ses contemporains. On lui doit notamment une réduction pour flûte (ou violon) et piano du Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy.

Le Chant de la mer a été l’œuvre de référence pour tous les pianistes du début du siècle, le pendant du triptyque de Ravel Gaspard de la nuit en termes de technique pianistique. La troisième pièce Tempête et lever du jour sur les flots reprend une grande partie des ingrédients de Scarbo (outre les réminiscences au prélude de Debussy Ce qu’a vu le vent d’ouest).

Il ne s’agit en rien d’une pâle copie car l’univers sonore est tout à fait particulier. La deuxième pièce que vous entendrez fait penser à Ondine de Ravel.